L’œuvre est emblématique de l’avant-garde parisienne des années 1920, mais aussi de son regard très libre et aujourd’hui problématique sur les cultures africaines : celles-ci sont moins restituées dans leur contexte qu’utilisées comme réservoir de formes, de mythes et d’images permettant aux artistes européens de rompre avec leurs propres traditions.
Les artistes
Blaise Cendrars (1887-1961) écrit l’argument. Poète voyageur et figure majeure de la modernité littéraire, mutilé pendant la Première Guerre mondiale, il s'intéresse très tôt aux littératures orales africaines. Son Anthologie nègre fournit la matière cosmogonique du ballet : plutôt qu’une Genèse biblique, il imagine une création surgissant progressivement d’un monde indistinct.Darius Milhaud (1892-1974) compose la musique. Membre du Groupe des Six, il avait découvert le jazz à Londres puis, surtout, lors de son séjour à New York en 1922 et de ses visites dans les clubs de Harlem. Pour La Création du monde, il écrit pour un petit ensemble de solistes une partition mêlant saxophone, percussions et écriture symphonique, notamment autour d'une fugue sur un thème de jazz. Ce qui avait scandalisé certains critiques en 1923 est devenu l’une de ses partitions les plus reconnues.
Jean Börlin (1893-1930), danseur et chorégraphe suédois, est la figure chorégraphique centrale des Ballets Suédois. Son intérêt pour les arts africains précède le ballet : il voyage en Afrique et, dès 1920, présente Sculpture nègre, solo dans lequel, le visage couvert d’un masque baoulé, il anime en quelque sorte une sculpture. Dans La Création du monde, sa chorégraphie fait successivement apparaître le végétal, l’animal et l'humain.
Fernand Léger (1881-1955) réalise le rideau, les décors et les costumes. Il ne cherche pas simplement à "décorer" la danse : il transforme la scène en tableau vivant. Les costumes volumineux et rigides masquent les corps, limitent volontairement leurs mouvements et font des danseurs des éléments plastiques mobiles. Formes géométriques, couleurs pures, corps et objets participent ainsi d’une même composition en mouvement.
Derrière eux se trouve enfin Rolf de Maré (1888-1964), mécène et fondateur des Ballets Suédois. Collectionneur proche des avant-gardes parisiennes, il fait de sa compagnie, active de 1920 à 1925, un laboratoire où peintres, musiciens, écrivains et chorégraphes peuvent concevoir ensemble le spectacle.
La réception
La première est très mal accueillie par une grande partie de la critique, déconcertée aussi bien par le sujet que par l'esthétique de Léger et par la musique de Milhaud. Le compositeur s'en amuse lui-même dans une lettre écrite après la deuxième représentation : « La presse est ignoble. Je jubile. » Le contraste semble toutefois avoir été important entre cette hostilité critique et une réaction plus enthousiaste d'une partie du public.L'histoire a largement renversé ce jugement. La partition de Milhaud est devenue une œuvre importante du répertoire, tandis que le ballet est désormais considéré comme une expérience majeure de décloisonnement des arts dans les années 1920.
L'exposition de Biot, du 13 juin au 12 octobre 2026, permet précisément de reconsidérer cette aventure collective, sa formidable inventivité formelle mais aussi les ambiguïtés du regard que les avant-gardes européennes portaient alors sur l'Afrique.
La disparition de toute captation et de toute notation de la chorégraphie originale rend l'œuvre particulièrement fragile : en 2000, Millicent Hodson et Kenneth Archer ont entrepris de la reconstruire à partir des archives, photographies, dessins de Léger, partitions, critiques et témoignages disponibles.
Le dossier de presse de cette exposition
Commissaire général : Anne Dopffer Conservateur général du patrimoine Directrice des musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes
Julie Guttierez Conservatrice en chef du patrimoine Musée national Fernand Léger, Biot