Edito
Corps vivants
En montrant filiations, emprunts et détournements, l'exposition propose une lecture sensible des mythes des deux génies et invite à repenser la sculpture non pas comme un élément qui « fait forme » mais comme un laboratoire d'innovations artistiques. Aux chefs-d'œuvre des maîtres répondent des œuvres maniéristes inspirées de Michel-Ange (de Vincenzo Danti, Vincenzo de Rossi, ou Pierino da Vinci), ainsi que des créations contemporaines fortes de Joseph Beuys, Bruce Nauman, Giuseppe Penone et Jana Sterbak, témoignant de l'actualité de cet héritage.
Deux artistes mythiques
La première section propose une présentation des deux sculpteurs sous l'angle du mythe. Portraits et mises en scène posthumes, hommages artistiques et même reliques permettent d'incarner la stature artistique des deux hommes. La construction de leur généalogie respective est montrée à travers une sélection d'œuvres réalisées d'après les maîtres et, en ce qui concerne Rodin, précisément d'après Michel-Ange. L'importance des modèles michelangélesques pour le sculpteur français est également mise en perspective avec son voyage fondateur à Florence, effectué en 1876, et la découverte de la Chapelle des princes à San Lorenzo, œuvre totale de « ce magicien » qui semble lui laisser « un peu de ses secrets », comme il l'écrit alors à sa compagne Rose Beuret. Les moulages d'époque réalisés par Vincenzo Danti d'après les allégories des heures du jour des tombeaux de Julien et Laurent de Médicis permettent de convoquer dans l'exposition ces figures emblématiques du maître florentin.
Nature et Antiquité : réinventer le modèle
Nature et Antiquité constituent les sources d'inspiration principales des deux artistes, mais ces modèles ne valent que pour être dépassés, comme le montre la deuxième section. Plusieurs esquisses et études dessinées résultent d'une observation scrupuleuse des corps humains et d'une compréhension fine de l'anatomie, obtenue entre autres chez Michel-Ange grâce à la pratique de la dissection, et pour Auguste Rodin par de longues heures de travail d'après modèles vivants.
Mais la figure finale dépasse la stricte reproduction naturaliste d'un corps et passe par la recomposition de l'anatomie, aboutissant à la formation de figures idéales chez Michel-Ange, qui en viennent à remplacer la Nature pour la génération suivante, et à la création chez Auguste Rodin de formes que l'artiste veut justes et vraies. Admirateurs et fin connaisseurs de l'art antique, que Rodin a collectionné avec passion, les deux artistes se mesurent à ce grand modèle et cherchent à le dépasser.
Pour Vasari, ce dépassement incarne le sens profond de la venue de Michel-Ange sur terre. L'avènement du torse comme forme artistique constitue le noyau de cette section : alors que Michel-Ange aurait refusé de restaurer le Torse du Belvédère, reconnaissant la complétude esthétique de cette forme fragmentaire, Rodin est le premier artiste à avoir conçu des torses comme œuvre en soi, instituant ainsi l'un des principaux sujets de la modernité en sculpture.
Non finito
Au cœur de l'exposition prend place le non finito, esthétique emblématique des œuvres de Michel-Ange et réappropriée par Rodin : laisser perceptible les marques de l'acte créatif, démontrer que la sculpture visible n'est qu'une étape d'une forme virtuelle déjà existante, faire voir par le recours au transitoire le flux de la vie traversant les corps. Un petit Christ en croix en bois, prêt exceptionnel de la Casa Buonarroti montre, non loin des Esclaves du Louvre, toute la force du non finito michelangélesque.
La relation démiurgique à la matière est synthétisée dans La Main de Dieu : Rodin figure ici dans le marbre la main divine en train de modeler en argile les corps d'Adam et Eve. Avec l'Albero di 7 metri de Penone, on constate la persistance contemporaine du non finito.
Un choix de dessins à la sanguine et à l'estompe de Michel-Ange et de Rodin témoigne de l'animation des corps suggérée par la vibration des contours, répondant aux effets de surface produit par le non finito. Celui-ci, en accrochant la lumière, crée un doux halo lumineux autour du marbre, sorte de sfumato ancrant l'œuvre dans l'atmosphère environnante.
Corps et âmes
En choisissant le corps comme sujet central de leurs œuvres, Michel-Ange comme Rodin le perçoivent comme animé d'une vie intérieure intense. Leurs figures sont des habitacles de la pensée et du rêve, parfois aux confins de la mort. La psyché en vient à imprimer le corps lui-même et l'enveloppe charnelle devient figure de l'âme dans le Saint Barthélémy de Michel-Ange ou le Balzac d'Auguste Rodin, œuvres auxquelles la Peau de Joseph Beuys et et la Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique de Jana Sterbak offrent de puissants échos contemporains. Les anatomies et les visages, les positions des figures et les compositions de groupes expriment sentiments et passions humaines, dont sont traversés le Jugement dernier de Michel-Ange et La Porte de l'Enfer d'Auguste Rodin, respectivement présentés grâce à une copie d'époque et une maquette, tout comme le grand relief en bronze du Serpent d'airain de Vincenzo Danti, sculpteur michelangélesque.
Énergie et vie
Les corps créés par Michel-Ange et Rodin sont vivants car débordant d'énergie, concept au cœur des préoccupations plastiques des deux artistes et de la dernière section de l'exposition. La fluidité donne aux figures une vitalité intense, comme l'illustrent de nombreuses figures serpentines dessinées par Michel-Ange, le Jeune Dieu fleuve en marbre de Pierino da Vinci et La Voix intérieure de Rodin. La puissance de la figure humaine apparaît avec éclat : à la terribilità michelangélesque, incarnée ici par un moulage du Moïse provenant de la collection de l'École des Beaux-arts, répond la présence magnétique du Balzac de Rodin.
Ces corps puissants irradient malgré leurs positions statiques, mais les deux sculpteurs ont également souvent recours au déploiement des corps dans l'espace. L'énergie vitale est ainsi traduite dans un jeu d'équilibre et de déséquilibre savamment orchestré, menant aux confins de l'instabilité.
Cette recherche plastique résonne aujourd'hui dans la grande œuvre vidéo de Bruce Nauman, Marcher le long d'une ligne (Walking a line), qui clôt le parcours. Les visiteurs sont alors invités à retrouver dans la rotonde les cinq sculptures ayant ouvert le parcours : cinq corps, nus et musculeux, émus et puissants, vivants.
Le dossier pédagogique de cette exposition
Le dossier de presse de cette exposition
Commissaire général : Chloé Ariot, conservatrice, musée Rodin
Marc Bormand, conservateur, département des Sculptures, musée du Louvre.
Exposition : Corps vivants
Artiste : Michel-Ange, Rodin
15 avril 2026 – 20 juillet 2026 , Musée du Louvre, Paris