Edito
Ma pensée sérielle
Miriam Cahn s’inscrit dans une génération marquée par les mouvements féministes des années 1970. Elle se fait d’abord connaître par des dessins réalisés au sol, engageant physiquement le corps dans l’acte de création. Son travail se développe depuis lors autour de thèmes récurrents — le corps, la guerre, la sexualité, les rapports de domination — dans une trajectoire volontairement indépendante des courants dominants.
L’artiste revendique la rage comme « moteur » de son travail, qu’elle inscrit dans une volonté de dénonciation des violences du monde. Cette énergie ne passe pas par une élaboration progressive, mais par l’immédiateté du geste, rapide, peu retravaillé, presque impulsif. L’image apparaît comme une réaction directe, cherchant moins à construire qu’à faire surgir, dans une logique où l’urgence du sujet semble primer sur sa formulation.
Cette pratique s’appuie sur une économie de moyens : dessin et peinture directe, formes simplifiées, figures frontales. L’artiste « travaille intensément » pendant deux heures par jour, chaque œuvre étant réalisée dans ce temps contraint. Il en résulte des images immédiates, proches du croquis, dont la lisibilité tient moins à leur élaboration qu’au discours qui les accompagne.
Dans ce cadre, la question des significations se déplace. Les images, ambiguës, ne délivrent pas de signification univoque et restent ouvertes, indéterminées, disponibles pour des lectures multiples. Elles fonctionnent comme des surfaces de projection, où le regard est invité à élaborer ce que l’œuvre ne formule pas. Cette indétermination, érigée en principe, transfère la production du sens hors de l’image : ce n’est plus l’œuvre qui dit, mais le discours qui l’accompagne.
Or l’artiste a observé que, lorsqu’un cartel est présent, les visiteurs « se jettent » dessus, s’y raccrochent et se coupent de leur propre perception. Elle bannit donc tout texte comme toute scénographie explicative. La présence de médiateur·rices dans l’exposition, chargé·es d’en orienter l’interprétation, ne relève alors plus d’un simple accompagnement, mais devient une condition d’accès à l’œuvre.
Les murs de l’exposition sont blancs et les peintures sont simplement accrochées, sans qu’aucun cartel n’indique ni le titre, ni la date, ni le contexte.
Ma pensée sérielle se déploie ainsi comme un flux d’images refusant toute linéarité, où portraits, paysages et scènes d’histoire se mêlent pour tenter de saisir l’intensité du monde — conflits, corps, violence, migration.
Polémique
Cette volonté de confrontation directe produit un effet inverse : certaines œuvres suscitent un rejet violent, révélant un clivage profond entre l’intention affichée et la réception du public.
L’une des œuvres,
Fuck Abstraction !, représentant une personne aux mains liées contrainte à une fellation par une figure dominante sans visage, a été dégradée le 7 mai 2023, avant d’être maintenue sous surveillance permanente.
Pour ses détracteurs, la victime est un enfant — ce que dément l’artiste, qui invoque une représentation du viol comme arme de guerre et crime contre l’humanité.
Les associations "Juristes pour l’enfance", "L’Enfance en partage", "Face à l’inceste" et "Innocence en danger", considérant l’œuvre comme pédopornographique, ont demandé son retrait ; elles ont été déboutées par le tribunal administratif de Paris puis par le Conseil d’État.
Le seul cartel de l'exposition
Le tableau Fuck Abstraction !
a été réalisé pendant la guerre en Ukraine, après la diffusion des images du charnier de Boutcha et de nombreux viols dénoncés comme crimes de guerre. Miriam Cahn réagit à la violence de ces images qui ont circulé sur les réseaux sociaux. Elle représente une personne adulte aux mains liées, contrainte à une fellation. Cette scène vise à dénoncer l’usage de la sexualité comme arme de guerre. L’artiste précise : "Ce tableau traite de la façon dont la sexualité est utilisée comme arme de guerre, comme crime contre l’humanité. Le contraste entre les deux corps figure la puissance corporelle de l’oppresseur et la fragilité de l’opprimé, agenouillé et amaigri par la guerre.
" L’équipe de médiation est présente pour échanger avec le public.
Ce malaise tient finalement à la démarche de Miriam Cahn : faute d’un expressivité suffisante, les images restent indéterminées, disponibles pour toutes les interprétations que le discours choisit d’y projeter ; on n’y retrouve finalement que ce qu’il nous dit d’y voir.
Article sur la décision de justice (Beaux Arts Magazine)
La décision de justice (Conseil d'État)
Co-commissaires : Emma Lavigne, Marta Dziewańska
Exposition : Ma pensée sérielle
Artiste : Miriam Cahn
17 février 2023 – 14 mai 2023 , Palais de Tokyo, Paris